La (non-)reconnaissance du bouddhisme – indice d’un droit des cultes au point mort ?

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Depuis plus de vingt ans…

-1- Depuis plus de vingt ans, les organisations bouddhistes belges multiplient les efforts pour faire reconnaître le bouddhisme, une reconnaissance non comme culte mais comme philosophie qui pourrait être basée sur l’article 181 § 2 de la Constitution [[i]] (voyez déjà dans ce sens, un commentaire datant de 2000 [[ii]] et le blog publié ici en 2017 par Stéphanie Wattier [[iii]]). Le gouvernement fédéral indiquait en 2008 que «le choix de demander la reconnaissance comme culte sur la base de l’article 181, § 1er, de la Constitution ou sur la base de l’article 181, § 2, de la Constitution comme une philosophie non confessionnelle relève de la compétence du culte ou du mouvement philosophique qui introduit la demande»[[iv]].Or, il faut se rendre compte que le statut juridique et matériel qui résulte de ce choix entre les deux paragraphes de l’article 181 Constitution diffère profondément.

-2- Dans sa Note de politique générale du ministre de la Justicepour 2007, la ministre Laurette Onkelinx faisait mention de l’ambition de reconnaître le bouddhisme: «Certains cultes (comme le bouddhisme ou les syriaques) se sont manifestés en 2005-2006 pour obtenir une reconnaissance officielle de la part de l’Etat belge. La procédure d’examen, qui suppose notamment l’avis des différentes entités fédérées, est toujours en cours» [[v]]

 -3- La situation n’a guère changé depuis. Fin 2017 Stéphanie Wattier signalait, dans un blog intitulé «2006-2017 – le long chemin du bouddhisme» [[vi]] que la reconnaissance du bouddhisme était un processus de longue durée, mais qu’on espérait de voir les résultats en 2018 oo au plus tard, mai 2019.

Et effectivement, en juillet 2018 un avant-projet de loi a été envoyé pour avis au autorités régionales. Les provinces en Région flamande se sont montrées critiques, et même négatives à l’égard de cet avant-projet (ou n’ont même pas donné d’avis) [[vii]]. La Note de politique générale du ministre de la Justice pour 2019 suggère que l’objectif est en vue : «Enfin, l’avis des différentes régions relatif à la reconnaissance du bouddhisme comme courant philosophique non-confessionnel a été sollicité. Cette reconnaissance éventuelle sera discutée au sein du gouvernement dès réception de ces avis.» [[viii]]

-4- Simultanément, le député Elio Di Rupo (lui-même jadis premier ministre responsable pour de l’avancement du dossier de reconnaissance entre 2011 et 2014) s’est réintéressé à ce  dossier, comme le montrent les deux questions parlementaires posées le 23 août 2018 au ministre Koen Geens:

«1. Pourriez-vous indiquer l’état d’avancement de cette procédure de reconnaissance du bouddhisme en Belgique? 

2. En tant que ministre fédéral ayant la tutelle sur les cultes, vous êtes compétent pour cette possible reconnaissance mais celle-ci aurait également un impact sur les entités fédérées. Avez-vous entamé des discussions avec les Communautés et Régions concernant la demande de l’UBB? Le cas échéant, pouvez-vous m’informer de la teneur de cette concertation?» [[ix]].

Fin 2018 les questions sont toujours restées sans réponse, mais les réactions officielles de la Région flamande laissent entrevoir un possible obstacle dans cette concertation entre niveau fédéral et niveau régional/communautaire. Il suffit de relire l’avis négatif (circonstancié) de la province Anvers dans le cadre de la consultation régionale sur l’avant-projet de loi [[x]]. L’avant-projet est considéré prématuré et difficile à intégrer dans le système du droit des cultes. Entretemps, la démission du premier ministre Charles Michel en décembre 2018, semble conduire le gouvernement à se limiter aux affaires courantes……

-5- La réponse la plus claire quant à savoir si les autorités fédérales ont une volonté sincèrede faire avancer le dossier se trouve en fait dans les budgets. Depuis novembre 2018, le budget de la Justice 2019 était en cours d’examen à la Chambre. Comparé avec les budgets précédents, le budget initial de 2019 prévoyait un financement réduit pour la structuration du bouddhisme; il s’agissait en fait des moyens octroyés depuis 2008 à la coupole Union bouddhique de Belgique (UBB)[[xi]] mentionnée ci-dessus. Pour les traitements et pensions des délégués bouddhistes (art. 181 Constitution) rien n’était prévu dans ce budget 2019, ce qui est normal, vu que le bouddhisme n’est toujours pas reconnu. Ce budget est cette fois caduc en raison de la démission du Gouvernement.

-6- Depuis dix ans déjà le législateur octroyait l’UBB des subsides annuels [[xii]]Dès le début, en 2008, le ministre de la Justice en avait indiqué la perspective: «L’Union bouddhique de Belgique se voit octroyer une subvention, dont le montant est fixé sur une base annuelle en fonction de l’avancement du dossieraprès concertation préalable avec l’Union bouddhique de Belgique. Cette subvention vise à donner une structure au bouddhisme en Belgique. Si à l’issue de cette structuration il s’avère que le bouddhisme en tant que philosophie non confessionnelle remplit les critères de reconnaissance définis par l’autorité fédérale, la procédure de reconnaissance définitive pourra être entamée dans le cadre d’une deuxième étape législative» [[xiii]].

-7- Cet octroi de subventions, conditionnel, fait état de l’application de “critères de reconnaissance définis par l’autorité fédérale”. Le droit des cultes attend depuis longtemps de tels critères. Un accord de coopération, conclu en 2004, annonça déjà une «législation fédérale spécifique sur les critères de reconnaissance»[[xiv]]. Quatorze ans plus tard, il n’ y a pas de trace d’une telle législation, même pas une avant-projet de loi. Or, on peut noter qu‘en 2010 déjà le Groupe de travail Christians-Magits a présenté une proposition pour une législation fédérale dans laquelle cette question des critères de reconnaissance faisait l’objet d’une piste de réponse [[xv]] ; depuis lors, rien ne s’est donc passé.

Curieusement, en ce qui concerne le bouddhisme, le Groupe de travail suggérait d’assigner une reconnaissance sans attendre cette loi-critères [[xvi]]. Cela ne me semble pas évident. Une question d’égalité de traitement se pose en effet : pourquoi reconnaître le bouddhisme de façon ad hoc, sans attendre l’adoption de la législation générale annoncée… il y a quinze ans dans l’accord de coopération?

Pourquoi ne pas donner cet avantage aux hindous ou à l’église syriaque, communautés qui attendent aussi depuis longtemps la reconnaissance? [[xvii]] En septembre 2018, Marc Uyttendaele signalait que «nombreux sont les cultes, tels les Bouddhistes, qui cherchent en vain, depuis longtemps, à obtenir leur reconnaissance. Cette impuissance frappe également des courants particuliers ou minoritaires de cultes plus larges. Ainsi, par exemple, les Alevis qui sont à peine représentés au sein de l’Exécutif des Musulmans de Belgique et qui pratiquent un islam original et particulier ont également en vain envisagé leur reconnaissance» [[xviii]]

-8- On ne peut cependant s’empêcher de penser qu’il n’y a pas, au niveau fédéral un sense of urgency, à l’égard des divers dossiers de reconnaissance en attente – en particulier le dossier du bouddhisme – ou en ce qui concerne l’engagement visé dans l’Accord de coopération. Cette attitude doit sans doute être rapprochée de l’attention considérable que le fédéral consacre au dossier du culte musulman. Cependant, il s’agit une fois encore d’un problème d’égalité : depuis presque vingt ans déjà, les bouddhistes cherchent une possibilité d’être reconnus, sans aucun résultat.

Les spécificités et sensibilités d’une reconnaissance
comme philosophie non-confessionnelle

-9- On ne peut soulever contre ces observations l’objection que le processus de reconnaissance de la laïcité organisée a demandé plus de vingt ans, de 1981 à 2002. En effet, pendant cette période, les laïques ont bénéficié de la plupart des privilèges matériels de la reconnaissance, et ce bien avant2002 : par exemple, en Communauté flamande [[xix]], la responsabilité pour les cours de morale ou la présence dans l’ aumônerie militaire ou, autre type de soutien, l’accès à la radio-télévision (chaînes publics) ou encore, en Communauté française le subventionnement des maisons de la laïcité. En 2018, les bouddhistes, eux, ne sont toujours pas éligibles à ce type d’avantages. Le régime juridique des communautés bouddhistes depuis la loi de 2008 (subside annuel prévu pour l’UBB) me semble donc nettement défavorisé par rapport à la situation de la laïcité organisée depuis la loi de 1981 (subside annuelle pour le Conseil central laïc (CCL)[[xx]]

-10- Que faire? Continuer coûte que coûte avec l’avant-projet de loi actuel et reconnaître le bouddhisme aussitôt dans un régime juridique sui generis, pour éviter d’être accusé de discrimination? Ce serait compréhensible, mais j’estime qu’ à long terme la multiplication de régimes divergents aggraverait le problème plutôt que l’inverse. L’avant-projet produirait  probablement de nouvelles discrimination. Déjà en 2008 le Conseil d’Etat, confronté aux premières étapes de la procédure de reconnaissance, avait signalé : “L’auteur de l’avant-projet doit être en mesure de justifier la différence de traitement du régime envisagé par rapport à celui qui est organisé pour les cultes reconnus et pour les organisations reconnues par la loi qui offrent une assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle”[[xxi]]. Je crains que l’avant-projet de 2018 suscite des commentaires similaires.

-11- Il est probablement plus judicieux, comme suggéré par Stéphanie Wattier, de commencer par «une réflexion plus fondamentale sur la pertinence du maintien d’un soutien actif aux religions et aux organisations philosophiques non confessionnelles»[[xxii]]. Dans un Etat qui subventionne l’ensemble des activités sociales, il semblerait aussi nécessaire de verifier dans le cadre d’une telle réflexion s’il n’est pas discriminatoire de traiter moins favorablement les cultes et philosophies que les sports, la culture ou les arts. Demeure toutefois la question des modalités et également des critères d’une répartition équitable. Dans l’hypothèse où se confirme le maintien du régime actuel, une plus grande clarté serait certainement nécessaire (a) quant aux critères justifiant la reconnaissance d’une communauté religieuse ou philosophique et (b) quant à la marge de manœuvre du gouvernement dans la structuration de ces catégories. Il convient aussi d’éclaircir la signification de l’article 21, alinéa 1 de la Constitution. Une révision de cet article était prévue pour la législature 2014-2019 [[xxiii]], mais rien n’a été fait à cet égard.

-12- Par ailleurs, il faut savoir qu’une reconnaissance prématurée et hâtive au niveau fédéral n’aurait pas nécessairement pour effet que les régions (ou la Communauté germanophone) y donnent suite. Depuis 2017, la Région Flamande a tout simplement bloqué la reconnaissance de communautés locales (un moratoire non-discriminatoire, parce que d’application pour tous les cultes reconnus [[xxiv]]. Mais, en raison des choix asymétriques (discriminatoires ?) de la Loi Spéciale, il reste toujours possible d’échapper à ce type de résistance régionale : en effet, à l’heure actuelle, les Régions n’ont compétence qu’à l’égard des cultes et non à l’égard des communautés des organisations philosophiques reconnues sous l’article 181 § 2 Constitution…

-13 - Heureusement, dans les diverses traditions bouddhistes, la patience est une vertu…

Prof. Adriaan Overbeeke
Vrije Universiteit Amsterdam / Universiteit Antwerpen


[i]“Les traitements et pensions des délégués des organisations reconnues par la loi qui offrent une assistance morale selon une conception philosophique non confessionnelle sont à la charge de l’État; les sommes nécessaires pour y faire face sont annuellement portées au budget. »

[ii]A. Overbeeke, “Bestuurlijke delicatesse of onverteerbare kost? Het boeddhisme in België op weg naar erkenning”, Strevenjanvier 2001, 24-35. ( https://streventijdschrift.be/bestuurlijke-delicatesse-of-onverteerbare-kost/)

[iii]S. Wattier, “ La reconnaissance du bouddhisme ou la légitimité du maintien d’un soutien actif aux convictions ?“, Observatoire juridique du fait religieux en Belgique, 6 novembre 2017 (http://ojurel.be/2017/11/06/2006-2017-le-long-chemin-du-bouddhisme/)

[iv]Doc. Parl. Chambre2007-2008, n°. 1200/1, p. 134.

[v]Note de politique générale de la ministre de la JusticeDoc. Parl. Ch.2006-2007, n° 2706/007, 31 octobre 2006.

[vi]S. Wattier, “ La reconnaissance du bouddhisme ou la légitimité du maintien d’un soutien actif aux convictions ?“, Observatoire juridique du fait religieux en Belgique, 6 novembre 2017.

[vii]Voy. Question orale W. Kennes, Parl.fl., Commissie voor Bestuurszaken, Binnenlands Bestuur, Inburgering en Stedenbeleid, 9 octobre 2018. (https://www.vlaamsparlement.be/commissies/commissievergaderingen/1275509/verslag/1275922)

[viii]Doc. Parl. Chambre2018-2019, n° 3296/15, p. 44.

[ix]Bull. Questions et Réponses Chambre 2018-2019, n° 171, 8 octobre 2018, p. 112 (Question n° 2842 Di Rupo) (http://www.dekamer.be/QRVA/pdf/54/54K0171.pdf)

[x]Décision 6 septembre 2018 et argumentation députation permanente de la province Anvers: (https://www.provincieantwerpen.be/content/dam/provant/dmco/griffie/provincieraad/agenda/2018/september/2-8%20DMCO-GRIF.pdf) (en néerlandais)

[xi]Art. 139 Loi 24 juillet 2008 portant des dispositions diverses (I), M.B. 7 août 2008.

[xii]Art. 2.12.5 Loi 1 juin 2008 contenant le budget général des dépenses pour l’année budgétaire 2008, MB7 juillet 2008. Récent : Art. 2.12.4 Loi. 22 décembre 2017 contenant le budget général des dépenses pour l’année budgétaire 2018, MB 28 décembre 2017.

[xiii]Note politique générale du ministre de la Justice(2008) Doc. Parl. Ch.2007-2008, nr. 995/3, p. 45-46.

[xiv]“«reconnaissance d’un culte» : la décision de l’autorité fédérale qui reconnaît un culte. Cette reconnaissance comporte l’établissement d’une législation fédérale spécifique sur les critères de reconnaissance, la détermination des moyens financiers nécessaires, la détermination par l’autorité fédérale de l’organe représentatif et la subsidiation éventuelle du fonctionnement de cet organe“. Art. 1, 1° Accord de coopération 27 mai 2004 entre l’Autorité fédérale, la Région flamande, la Région wallonne et la Région de Bruxelles-Capitale en ce qui concerne la reconnaissance des cultes, les traitements et pensions des ministres des cultes, les fabriques d’église et les établissements chargés de la gestion du temporel des cultes reconnus, M.B.14 juin 2004.

[xv]Groupe de travail (Magits-Christians), La réforme de la législation sur les cultes et les organisations philosophiques non confessionnelles, 2010 (https://justice.belgium.be/sites/default/files/rapport_gt_ii_reforme_cultes_2010.pdf)

[xvi]art. 15 §2 proposition de loi. Ibid., p. 121.

[xvii]Bull. Questions et RéponsesSénat 2006-2007, n°.3-90, p. 10436 (Question n° 3-7915 De Schamphelaere du 24 avril 2007)

[xviii]M. Uyttendaele, «Le modèle belge de neutralité de l’État», 2 septembre 2018 (http://droit-public.ulb.ac.be/le-modele-belge-de-neutralite-de-letat/)

[xix]Art. 5 et 6§1 Décr. fl. 1 décembre 1993 relatif à l’inspection et à l’encadrement des cours philosophiques, M.B.21 décembre 1993.

[xx]Loi 23 janvier 1981 relative à l’octroi de subsides aux communautés philosophiques non confessionnelles de Belgique, M.B.8 avril 1981. (en vigueur : 1981-2002)

[xxi]Avis. Conseil d’Etat, nr. 44.351/1/2/3.4., Doc. Parl. Chambre 2007-2008, n°. 1200/1, p. 303.

[xxii]S. Wattier, “ La reconnaissance du bouddhisme ou la légitimité du maintien d’un soutien actif aux convictions ?“, Observatoire juridique du fait religieux en Belgique, 6 novembre 2017 (http://ojurel.be/2017/11/06/2006-2017-le-long-chemin-du-bouddhisme/)

[xxiii]Déclaration de révision de la Constitution, M.B.28 avril 2014.

[xxiv]« Liesbeth Homans bloque la reconnaissance de mosquées en Flandre: « Nos lois se situent au-dessus » http://rtlinfo.rtl.be/info/belgique/politique/mme-homans-veut-durcir-encore-les-criteres-de-reconnaissance-des-mosquees-en-flandre-890878.aspx

Révoquer la reconnaissance locale d’un culte

Beringen

Les nouvelles marges d’action des pouvoirs publics
en matière religieuse

Quelles sont les mesures susceptibles d’être prises à l’encontre de discours religieux qui seraient en porte-à-faux avec les valeurs démocratiques et les droits de l’homme ? En droit belge, l’incitation à la haine, à la violence ou la discrimination constituent des infractions pénales, et peuvent être poursuivies, de même par exemple que la glorification du terrorisme. Mais d’autres discours choquent aujourd’hui sans pour autant constituer de délit et ni n’enfreindre les limites de la liberté d’expression garantie internationalement. Il appartient classiquement au chef de culte, organe représentatif reconnu et investi à ce titre de la confiance des pouvoirs publics, de mener la discipline interne à son culte. Au gré de l’autonomie reconnue par la Constitution, il est habilité, aux yeux de l’Etat, à destituer des ministres de son culte ou à tout le moins les faire priver de salaire public. C’est ce que vient de faire en tout cas l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB) en « suspendant » un imam bruxellois, annonce la presse.  Mais il se peut aussi que les chefs de culte ne partagent pas, le cas échéant, les sollicitations des pouvoirs publics, soit en droit, soit en fait. Comment procéder alors, en dehors des moyens spécifiques du droit pénal ? Certains instruments publics, plus indirects, sont alors parfois recherchés, sans que toutes leurs conséquences ne soient nécessairement bien maîtrisées. Il se peut ainsi que face à un ministre du culte étranger, la politique d’octroi de visa évolue selon des géométries adaptées, mais controversées : ce qui est devenu patent le 24 novembre dernier, avec la décision du Conseil du Contentieux des Etrangers, qui a annulé l’ordre de quitter le territoire délivré à l’imam de la grande mosquée du Cinquantenaire. Il en va ainsi aussi des questions de propriété des bâtiments à usage du culte. Sans même entrer dans un débat propre au régime des cultes, il se peut ainsi qu’un propriétaire (public, comme dans le cas de la Grande mosquée de Bruxelles, mais aussi  privé, comme dans les cas récents concernant l’orthodoxie ou le catholicisme), décide (ou tente) de reprendre son bien ou de la réaffecter. Enfin, le droit administratif du régime des cultes est aussi mobilisé pour envisager la révocation de reconnaissance, non pas du culte, non pas du ministre du culte, mais de la communauté cultuelle locale (mosquée et comité de gestion; paroisse et fabrique d’église etc).

La révocation de la reconnaissance d’une mosquée Diyanet

En juillet dernier, la communauté musulmane El Fatih de Beringen a ainsi été frappée d’une mesure nouvelle[i] et jusque-là inconnue, qui a fait grand bruit. La reconnaissance de cette mosquée, liée à la Diyanet turque (la Présidence des Affaires Religieuses, agence gouvernementale turque) a été révoquée par le Gouvernement flamand[ii] qui s’appuyait entre autres sur un rapport de la Sûreté de l’Etat faisant peser – selon le ministre de l’Intérieur flamand – sur la mosquée des soupçons de propagande gouvernementale turque dans la foulée [AO1] du coup militaire du 15 juillet 2016. Selon la Ministre la décision de révocation était nécessaire parce que la mosquée ne satisfaisait plus à la condition réglementaire de “pertinence sociale”, une condition introduite dans la législation flamande en 2005[iii]. C’est en particulier l’attitude négative de cette communauté musulmane envers les Gülenistes qui se trouvait ciblée.

Le cas de Beringen reste unique, mais on lit depuis lors des plaidoyers pour le retrait de la reconnaissance des douze mosquées Diyanet de la Région flamande. Si cela arrivait, le nombre de mosquées reconnues se trouverait réduit d’environ la moitié en Flandres.

A la suite de ces développements, les débats sur les critères de reconnaissance des communautés religieuses locales des cultes reconnus ont été rouverts, en particulier au Parlement flamand (3 octobre 2017)[iv]. Fin septembre 2017, la Ministre Homans annonçait un moratoire – jusqu’à fin 2018 – sur les reconnaissances nouvelles de communautés locales[v].

En Région Wallonne, où presque 10% des mosquées musulmanes reconnues ont déjà perdu leur reconnaissance (sur une quarantaine) [vi], une réglementation spécifique de retrait de reconnaissances a seulement été instaurée en juin 2017[vii].

Dans les lignes qui suivent, on ne reviendra pas sur les motifs et les bases juridiques invoquées ni non plus sur leur proportionnalité, mais seulement sur les effets complexes d’une telle décision.

Effet 1 –  La fin du soutien financier (belge)

La province de Limbourg est obligée, comme les autres provinces[viii], de financer les comités de gestion de toute mosquée reconnue sur son territoire[ix], de la même façon que les communes sont par exemple obligées de soutenir financièrement les fabriques d’église des paroisses catholiques. Depuis 2015, la province du Limbourg soutenait ainsi la mosquée de Beringen à hauteur de 50.000 euro par an. Cette subvention va s’arrêter à la suite de la révocation de la reconnaissance publique, dès lors que disparaît également le bénéficiaire de ce soutien, à savoir le « comité » (un conseil d’administration) de cette mosquée, qui, avec un statut de droit public, veillait aux intérêts matériels de cette communauté.

La Ministre Homans savait toutefois probablement que les bâtiments de cette communauté relevaient d’une « Association internationale Diyanet de Belgique » qui pourra quant à elle demeurer active à l’avenir, de même que la propre asbl locale de la communauté[x].

Désormais, les membres de la mosquée devront trouver de nouvelles ressources pour financer toutes les activités de la mosquée. Et on se demandera si cette situation ne conduira pas ces communautés locales « révoquées » à précisément chercher leurs moyens financiers à l’étranger, d’autant que les liens avec la Turquie sont étroits. Une évolution dans cette direction irait complètement à l’encontre des politiques qui se donnent pour but d’empêcher toute financement étranger, notamment des pays musulmans.

Effet 2 – Moins de transparence, moins de contrôle

La révocation de la reconnaissance pour effet paradoxal que le Gouvernement flamand ne pourra plus contrôler cette mosquée de Beringen. En effet, dispositif de contrôle mis en place en 2005 par les autorités flamandes n’est d’application qu’à l’égard des communautés locales reconnues. Les communautés non reconnues ne sont pas concernées. C’est en quelque sorte le Gouvernement flamand qui se prive d’un moyen de contrôle et qui semble finalement accepter le « manque d’information sur les opérations » de cette mosquée, si contestée. Pour ce qui est de la transparence, un durcissement de la réglementation sur les asbl est annoncé par le ministre fédéral de la Justice[xi], mais les autorités flamandes ne sont pas compétentes en la matière.

Effet 3 – Le salaire de l’imam

Enfin, qu’en ira-t-il du salaire de l’imam local ? La communauté de la mosquée de Beringen perdra-t-elle un salaire public pour son imam dès lors que la reconnaissance est révoquée ? En fait, non : elle ne pourra pas perdre un tel salaire… dès lors qu’elle n’avait jamais introduit de demande pour obtenir un tel salaire[xii], pourtant le noyau historique du système du financement des cultes reconnus (art. 181 Const.). L’ imam de cette communauté est payé directement par les autorités turques et continuera tout simplement à l’être ….

Notons au passage que seul le gouvernement fédéral aurait été compétent pour lever le salaire public de l’imam, et qu’aucune règle de droit ne stipule à ce jour que le gouvernement fédéral ait l’obligation de s’aligner sur la décision d’un gouvernement régional qui annulerait la reconnaissance d’une communauté religieuse.

Ceci signifie aussi – et je sais que cela peut paraître étrange – qu’il est légalement possible pour une région de mettre fin à la reconnaissance d’une communauté religieuse, mais que le salaire du ministre du culte travaillant dans cette communauté reste garanti. Certains souhaiteraient sans aucun doute que ce hiatus cesse, mais, réforme de l’Etat aidant, ce point n’a pas encore été tranché par nos législateurs, ce qui laisse subsister de nombreux risques juridiques.

Effet 4 – A l’avenir : l’invitation d’un nouvel imam ?

Que se passerait-il si l’imam actuel retournait en Turquie ? Quel pourrait être son successeur ? Ici se pose un gros problème pour la communauté musulmane locale. Certes, la communauté ne perd-elle pas de salaire public d’imam belge, mais peut-être elle perdra-t-elle la possibilité d’avoir un nouvel imam. En effet si ce nouvel imam était recruté en Turquie, il ne recevrait pas le visa d’entrée nécessaire, dès lors que, selon la politique actuelle du secrétaire d’état fédéral Theo Francken[xiii]. Les imams turcs de la Diyanet ne peuvent plus obtenir de visas qu’à la condition que la communauté musulmane dans laquelle ils exercent leur ministère soit reconnue. La mosquée de Beringen ayant perdu sa reconnaissance, elle est donc dans l’impossibilité d’inviter un imam qui ne serait pas ressortissant de l’UE.

Selon nous, cette politique nouvelle de Theo Francken n’a pas, actuellement, de base légale. En outre, elle présente un caractère discriminatoire : jusqu’à présent, elle ne semble appliquée qu’au culte musulman[xiv].

Pour conclure

L’affaire de la mosquée de Beringen montre certainement combien les gouvernements cherchent de nouveaux moyens de réactions à l’encontre de certaines dérives, avérées ou présumées, mais elle illustre aussi la difficulté d’appliquer nos garanties juridiques de manière cohérente.

Le ministre flamand s’empresse d’avancer sur une nouvelle voie, mais les embûches juridiques se profilent rapidement. Il n’est pas non plus sans importance de relever que l’Exécutif des musulmans de Belgique (EMB), agissant en tant qu’organe représentatif du culte musulman, avait conseillé au gouvernement flamand de ne pas annuler la reconnaissance de la mosquée de Beringen.

Il convient certes d’attendre le processus de décision concernant les douze autres mosquées reconnues dans la Région flamande relevant de la Diyanet, mais il va sans dire qu’une politique régionale qui en viendrait à limiter les reconnaissances ne correspond guère à l’intention politique (fédérale et flamande et) qui est d’accroître le nombre de communautés islamiques reconnues[xv].

En l’état actuel des choses, ces communautés se retrouvent donc, et peut-être pour longtemps, poussées dans les bras de la Diyanet turque. Ce qui est un autre paradoxe : la politique flamande favorise en fait l’emprise politique étrangère qu’elle prétend contester. Et ceci n’est pas anecdotique : il ne faut pas oublier que près de la moitié des communautés islamiques reconnues en Flandre relèvent de la Diyanet.

Peut-être tous ces paradoxes devraient-ils finalement conduire à un réexamen approfondi de la réglementation (flamande) sur la reconnaissance des communautés religieuses[xvi]. Ce serait en tout cas un effet utile.

Adriaan Overbeeke

Université d’Anvers (UA) – Université libre d’Amsterdam (VU)


[i] Base juridique : art. 7 Arrêté Gouv. flam. 30 septembre 2005 établissant les critères d’agrément des communautés d’églises et religieuses locales des cultes reconnus, MB 16 décembre 2005.

[ii] Arrêté Min. 4 juillet 2017, MB 25 juillet 2017.  Pour la réaction de Diyanet : http://www.lavenir.net/cnt/dmf20170703_01026881/reconnaissance-des-mosquees-la-diyanet-deplore-le-retrait-de-la-reconnaissance-de-la-mosquee-de-beringen

[iii] art. 2, §2, 8° Arrêté Gouv. flam. 30 septembre 2005 établissant les critères d’agrément des communautés d’églises et religieuses locales des cultes reconnus, MB 16 décembre 2005, qui demande de la communauté locale : “une note explicative prouvant la pertinence sociale de la communauté d’église ou religieuse locale, y compris son engagement dans l’ensemble de la communauté locale au sein du ressort territorial. L’explication de la pertinence sociale comporte au moins les éléments suivants :

a) une indication approximative du nombre de croyants au sein du ressort territorial (…)

b) la manière dont la communauté d’église ou religieuse s’engage dans la communauté locale de la commune à laquelle elle appartient, y compris :

- la manière dont elle emploie la langue néerlandaise dans son fonctionnement et de ses contacts avec les croyants et des tiers, à l’exception des dispositions prescrites par la liturgie;

- l’organisation de ses contacts avec l’autorité administrative de la commune ou des communes de son ressort territorial.”

[iv] URL : https://www.vlaamsparlement.be/commissies/commissievergaderingen/1191858/verslag/1194160.

[v] Voy.: “Homans zal volgende 12 maanden geen moskeeën erkennen“, De Standaard 29 septembre 2017 (URL:

http://www.standaard.be/cnt/dmf20170929_03102580)

[vi] Depuis 2007 le gouvernement de la Région Wallonne a reconnu 43 mosquées (“Les premières mosquées reconnues”, La Libre Belgique 20 juin 2007, URL : http://www.lalibre.be/actu/belgique/les-premieres-mosquees-reconnues-51b893c5e4b0de6db9afeba8), en 2017 on compte 39 communautés reconnues.

[vii] Voy. Artt. 11-13 Décret wallon 18 mai 2017 relatif à la reconnaissance et aux obligations des établissements chargés de la gestion du temporel des cultes reconnus, MB 16 juin 2017.

[viii] Pour Bruxelles : la région Bruxelles-Capitale.

[ix] Art. 272 j° 52.1 §1 Décr. flam. 7 mai 2004 relatif à l’organisation matérielle et au fonctionnement des cultes reconnus, MB 6 septembre 2004.

[x] En cas de dissolution de l’asbl, les biens mobiliers et immobiliers de celle-ci seraient, selon ses statuts, transmis à la Diyanet de Belgique ou de Turquie.

[xi] Voy.: “Vzw’s moeten prijsgeven wie hen geld geeft” De Tijd 27 avril 2017 (URL: http://www.tijd.be/politiek-economie/belgie-federaal/Vzw-s-moeten-prijsgeven-wie-hen-geld-geeft/9887483?ckc=1&ts=1501516168)

[xii] Ceci est en conformité avec la législation flamande: art. 2, §2, 7° Arrêté Gouv. flam. 30 septembre 2005 établissant les critères d’agrément des communautés d’églises et religieuses locales des cultes reconnus, MB 16 décembre 2005.

[xiii] Voy. le blog de Theo Francken: URL : https://theotuurt.wordpress.com/2016/11/19/imams-vs-belgie/

[xiv] Voy. A. Overbeeke, Pas de visa pour les imams de mosquées non reconnues. Pourquoi un refus de visa à des ministres de cultes individuels pose problème à un niveau collectif (blog), http://ojurel.be/2017/04/05/pas-de-visa-pour-les-imams-de-mosquees-non-reconnues/

[xv] Belga, « We moeten aantal erkende moskeeën maximaliseren » (Ministre de la Justice Geens), 18 mars 2017. (URL: https://www.koengeens.be/news/2017/03/18/aanslagen-een-jaar-later). Pour la Région Flamande:

[xvi] Avant le 1er novembre 2018, chercheurs du KUL présenteront un étude dans ce domaine (commandité par le Gouvernement flamand)


Ce texte est une version étendue d’une opinion publiée sur http://deredactie.be/cm/vrtnieuws/opinieblog/opinie/1.3017491

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