le prosélytisme n’est pas un abus en soi

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Les récents attentats en France et en Tunisie ont, une fois encore, placé la problématique de la radicalisation au centre des débats.

L’amalgame parfois trop rapidement effectué par une partie de la presse entre « religion islamique », « radicalisation » et « terrorisme » est pourtant combattu par certains quotidiens tels The Guardian, dont l’un des journalistes indiquait encore récemment que « It’s not the religion that creates terrorists, it’s the politics »[1].

Il reste que la question du radicalisme, avant d’être une question religieuse ou politique, relève certainement de l’éducation et du cadre de vie. A cet égard, un lieu « à risque » est certainement celui des prisons, où les détenus, laissés à eux-mêmes, sont bien plus en proie à la radicalisation et aux dérives du prosélytisme.

Pour lutter contre ce risque de dérive, le Gouvernement belge a récemment prévu la mise en place d’une série de mesures, reprises dans le « Plan d’action contre la radicalisation dans les prisons »[2], adopté en mars 2015. Au rang des principales mesures envisagées par le Gouvernement, l’on retiendra notamment : la lutte contre la surpopulation carcérale, l’amélioration du bien-être des détenus, la numérisation et l’automatisation des informations, la sensibilisation à une meilleur détection de la radicalisation de la part du personnel des prisons, un meilleur encadrement psychologique des détenus, une implication systématique des représentants des cultes reconnus, etc. Le Plan d’action prévoit, en outre, la création d’une section au sein de la Sûreté de l’Etat se consacrant désormais spécialement à la question de la radicalisation dans les prisons.

A l’occasion d’une question parlementaire posée au Ministre de la Justice, le député Philippe Goffin rappelait, en février 2015, que l’on retrouve, dans les prisons, deux types de détenus pouvant être problématiques : « ceux qui pratiquent le prosélytisme religieux et cherchent à convertir d’autres détenus (les meneurs) et ceux qui se radicalisent au cours de leur séjour en prison (les suiveurs) »[3].

Le parlementaire posait alors la délicate question de savoir sur quelle base le caractère « radical » ou « prosélyte » des détenus est-il apprécié. Sans se prononcer directement sur cette question, le Ministre de la Justice a, dans sa réponse de juin 2015, tout de même indiqué que « les constatations de radicalisation faites pour certains détenus ne permettent pas encore de tirer des conclusions pour l’ensemble de la population carcérale. A terme, un screening plus systématique des détenus quant à une possible radicalisation devrait apporter une vision quantitative plus précise du phénomène »[4].

Cette question parlementaire fait ressurgir une question fondamentale – traitée il y a peu à la Chaire de droit des religions de l’UCL par Sophie Minette dans sa thèse de doctorat en droit [5] – à savoir celle des conditions juridiques du fondamentalisme. Comment, en effet, établir une « grille d’analyse », un « screening » permettant de différencier le simple discours ou la simple expression de pensée, de conscience ou de religion, du véritable risque de radicalisation ? Doit-on enfin rappeler que le « prosélytisme », souvent connoté péjorativement en français, est tout au contraire entendu comme un droit fondamental par la Cour européenne des droits de l’homme – seuls des comportements abusifs étant susceptibles de limitations (abus de vulnérabilité, incitation à la haine, harcèlement moral etc).

Dans sa réponse, le Ministre s’inscrit dans cette ligne prudente et donne de premiers éléments de réponse quant à l’identification des critères de risque de radicalisation, en soulignant que « le simple fait d’être radicalisé ou le prosélytisme ne constitue pas une raison suffisante pour qu’un détenu fasse l’objet d’un régime de sécurité plus élevé. Une telle décision ne peut intervenir que s’il y a des indices que l’ordre et la sécurité sont menacés ». Aussi, le risque de menace pour l’ordre et la sécurité de la prison constituent-ils des premiers marqueurs invitant à la vigilance dans la prison. Par contre, selon le Ministre de la Justice, un détenu radicalisé ou prosélyte n’est pas nécessairement « dangereux » pour le milieu carcéral. Si cette dernière affirmation peut surprendre, sans doute témoigne-t-elle, plus fondamentalement, de toute la difficulté que recèle l’exercice de mise en place d’une balance des intérêt entre la liberté d’expression et de religion du détenu avec la protection de l’ordre et de la sécurité dans les prisons.

Stéphanie Wattier

Aspirante du F.R.S.-FNRS à l’U.C.L


[1] http://www.theguardian.com/commentisfree/belief/2015/jun/27/its-not-the-religion-that-creates-terrorists-its-the-politics

[2] http://justice.belgium.be/fr/binaries/Plland%27actionradicalisation-prison-FR_tcm421-267169.pdf

[3] Doc. parl., Ch. repr., Q.R., questions et réponses écrites, 9 juin 2015, sess. ord. 2014-2015, p. 151.

[4] Doc. parl., Ch. repr., Q.R., questions et réponses écrites, 9 juin 2015, sess. ord. 2014-2015, p. 152.

[5] S. Minette, Entre discours et conscience, les conditions juridiques du fondamentalisme religieux,  Thèse, U.C.L., mars 2013.



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